"Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui, hier maman ?" par V. Viollet
Antoine et Sébastien me disaient : "Qu'est-ce qu'on fait maman, aujourd'hui, demain ?"
Mes fils étaient demandeurs de rythmer leur journée, de s'intégrer dans ce temps qui court.C'était comme un tourbillon dans leur tête. Antoine s'accrochait au même livre, Sébastien voulait toujours le même jeu, était-ce une interprétation de ma part ? Mais j'entendais toujours cette même question : "Qu'est-ce qu'on fait maman, aujourd'hui, demain ?".
Impossible de faire imaginer à mes deux fils l'écoulement du temps, le rythme des saisons et encore moins l'heure.Cependant, Antoine me demandait de lire toujours le même livre qu'il mettait ensuite bien en évidence sur l'étagère pour voir le dessin qui représentait la saison du moment (végétation, animaux, plantes...).Sébastion jouait souvent avec ses cartons représentants les symboles des mois et les thèmes des fêtes mensuelles. Il était plus fasciné par la boîte que par le contenu me semblait-il... Antoine était très demandeur de m'entendre parler "aujourd'hui-demain". Il était fasciné par cette montre que je regardais de temps en temps. J'ai proposé : "Et si l'on faisait un jeu ?" celui de "aujourd'hui" et celui de "demain". Plaisir, joie, tout y était, ils sautaient sur place, faisaient du flapping, mais comprenaient-ils ? "Je vous fais une grande image (grand panneau de papier blanc), je la punaise au mur. C'est aujourd'hui le mois de Noël, on collera dessus tout ce qui est "aujourd'hui". C'est ainsi que j'ai imaginé que des grandes feuilles pouvaient symboliser "un moment de vécus". Le moment le plus frappant pour eux était mis sur la feuille : photos de personnes dont les anniversaires étaient ce mois-là, coller le bout de papier qui avait enveloppé le cadeau de Noël de mémère, dessiner le chien qui est allé chez le vétérinaire... Je faisais vivre, sentir, goûter, toucher, coller tout ce qui se passait ce mois-là et me disais qu'ainsi ils pourraient l'imaginer, le symboliser, l'intérioriser et visualiser ce qui se vit. Ce qui n'était pas du mois de décembre était refusé sur la feuille de décembre mais était mis dans le panier dans lequel étaient déposés les événements des mois suivants. Je refusais que l'on touche les feuilles suivantes, car ce n'était pas le jour. Ainsi, les mois, les trimestres ont défilé sur le mur, le trimestre passé était enlevé et rangé, car il était "le souvenir"., l'image dans la tête appelée "hier". Les enfants ont intégré ainsi : "l'ici et maintenant". Mais cela a demandé des années, chacun allant à son propre rythme. La boite de rangement était devenue "hier", les photos étaient devenues des "souvenirs", la grande feuille du mois était devenue "aujourd'hui", le panier était "la surprise", la feuille blanche "demande". Antoine me disait au bout de quelques mois "et demain, et demain". J'ai réalisé l'angoisse de "demain". Donc j'ai répondu en marquant le nom du mois suivant sur la feuille. Quelques images représentant des projets à venir sont devenues "demain". Et le "demain" s'est visualisé avec des événements prévus et des événements non prévus nommés "surprise". Mes fils m'ont fait comprendre que l'année était acquise, le trimestre aussi, puis le mois, puis la semaine. En ce mois d'août, lorsque Antoine anticipe sur les mois suivants, et ce d'une façon chronique et parasitante, j'entends Sébastien lui répondre : "Mais calme-toi, laisse le mois d'août passer ! On n'y est pas". Cet accompagnement a duré des années. Antoine m'a demandé de l'aider à apprendre l'heure. Je savais que l'instituteur le faisait également. Nous avons recommencé les panneaux sur lequel chacun a dessiné les faisceaux horaire correspondants au jour et à la nuit. Ils ont fait leur horloge de façon bien rudimentaire. Aujourd'hui, ils ont une montre, c'est important pour eux. Ils lisent l'heure comme "tout le monde". Suite à ce partage avec mes enfants, j'ai réalisé qu'ils avaient réussi a "penser" le temps, l'heure. Ils ont imité leur entourage se sont identifiés en miroir à papa, à maman, à l'autre. Ils ont pris conscience de leur place, celle des autres personnes qui les entouraient. Ils ont exprimé leurs émotions en parole, en gribouillis. Ils ont pris progressivement leur identité dans tout ce mouvement de Vie, ainsi les images mentales du monde se sont construites. Aujourd'hui, Antoine est de nouveau demandeur parce que très angoissé par rapport au changement de monnaie. "Je sais payer maintenant, comment je vais faire avec "leur euro ?". Il se débrouille bien et je lui réponds "Tu vas y arriver, comme nous, t'apprendras !". "Non pas comme toi, tu sais bien ! Tu me feras un tableau dans la cuisine, dis ?". Antoine progresse bien, ce qui me soulage et me fait oublier les premières années d'apprentissage. Je réalise qu'il a tendance à casser ses disques. A ma question : "Pourquoi ?", j'ai cette réponse : "Je ne peux pas. C'est une action qui me prend et qui me pousse... je vois après. Je gère avec ma tête, après... C'est l'euro, je me tracasse "ma pauv'mère", tu m'aideras, hein ! ?" Donc notre cuisine sera de nouveau décorée de panneaux divers. Le cursus scolaire de nos enfants passe par l'intégration scolaire. "L'intégration, c'est un processus d'adaptation réciproque de l'enfant et de l'école, c'est l'ensemble d'interactions sociales, familiales, effectives, relationnelles, chacun s'y enrichit des différences de l'autre". L'intégration scolaire est "une des manifestations des prises de conscience collective et individuelle de la place et du rôle des personnes handicapées dans notre société moderne".